Brisures adolescentes Chap II : La maison familiale

Brisures adolescentes Chap II : La maison familiale

Messagede abdel le 05 Fév 2010, 14:23

Chapitre II


LA MAISON FAMILIALE



Encore trois jours de vacances à passer, cloîtré chez mes parents, avant de retourner au lycée.

La maison familiale était une propriété coloniale de presque un hectare, à l’orée de la ville.
Les propriétaires précédents, un français puis un suisse, avaient aménagé l’ensemble à l’européenne : un puits au milieu, un garage pour la voiture sur un angle de la propriété et la maison au toit de tuile sur l’angle opposé, le reste un jardin fleuri que mes parents transformèrent en un riche potager.

Mon père, un réformé de l’armée, infirme de sa main droite, parvenait je ne sais comment à maintenir en vie ce verdoyant potager tout au long de l’année. Il avait fait construire un bassin près du puits et se faisait un plaisir manifeste à le remplir chaque matin en puisant de l’eau avec sa main valide, l’autre servant d’appoint, par un système de poulie emplissant un sceau après l’autre. Il fallait quatre vingt dix neuf sceaux exactement pour remplir le bassin. Chaque matin j’entendais mon père compter à haute voix les sceaux qu’il tirait du puits : quiiiiiinnnze ! seiiiiiiizzzze ! entonnait-il d’une voix déterminée. Parfois il me grondait entre deux chiffres, avec colère et essoufflement :

- espèce de petit garnement ! quarrraannte ! Ta mère t’appelle, tu es sourd ? huuuummm ! quarante et uuuuuun ! …
Je trouvais également grand plaisir à remplir moi aussi le bassin, mais il m’a fallu, malgré ma jeunesse et la vigueur de mes deux bras, tenter l’expérience plusieurs fois avant d’accomplir ce que lui pouvait fournir comme effort, avec un seul bras et à l’âge de soixante dix ans !

J'accomplissais joyeusement toutes les tâches de jardinage sans qu’il me le demande. Je fus amené à creuser le sol, à arroser les champs rectilignes de menthe avec deux arrosoirs en même temps, les pieds nus, un pantalon déchiré jusqu’aux genoux. Ah ! la belle fraîcheur qui se dégageait des arrosoirs sous le soleil de plomb !
J’arrosais également les cinq figuiers plantés par mon père et les quatre grenadiers plantés par les anciens locataires des lieux. Ma peine n’était jamais veine car personne, ne m’empêchait de cueillir les fruits à ma guise. Je passais ainsi des heures, perché sur les figuiers et savourant les fruits avec les pies noires qui picotaient à portée de main, craintives puis confiantes, les figues ouvertes à force d’être mûres.

********

Des rayons tièdes s’infiltraient par la fenêtre entrouverte de ma chambre et venaient danser sur mon corps livré à un sommeil profond. Des voix me parvenaient, lointaines puis plus proches et me réveillaient lentement. « Ma sœur gronde ses fils comme d’habitude » pensais-je confusément. Mais non, c'était plus que cela . Des voix en chœur, assez rythmés qui devenaient de plus en plus nettes . Je me réveillais à non pas finir, la tête lourde et les membres endoloris. J’avais chaud, je transpirais. « J’ai de la fièvre » constatais-je avec un certain étonnement et content d'être vivant ,car ce que j'entendais en fait était une procession d'enterrement.

Ah! Cette sacrée route qui passe devant la maison !

La maison d'enfance se trouve en effet au bord d'une route d'environ deux kilomètres de long et quarante mètres de large reliant à gauche un bidonville à la ville. Avec au bout , à droite, 300 mètres plus loin, un passage à niveau. La ligne de chemin de fer coupe en deux une forêt dont une moitié est en face de notre demeure, en traversant cette route funèbre. L'autre moitié se situe après la voie ferrée et s'arrêtant aux abords du village.
Je me suis toujours demandé pourquoi la société des chemins de fer avait accaparé tout ce terrain avec ces deux forêts , presque le tiers de la superficie du village, avec en son milieu la voie ferrée et la petite gare de mon enfance.
En tout cas, c'est dans ces lieux délimités en propriété de l'Oncf, un rectangle de 2 kilomètres de long et 400 mètres de large que se déroula la majeure partie de mon enfance et adolescence. Soit une vraie réserve sauvage où le môme fauve que j'étais vécut une vraie vie de tarzan.
La ville pour moi était une zone bizarre et mystérieuse et mes incursions craintives et hardies finirent par l'apprivoiser, par m'apprivoiser moi-même par elle.

La route qui longe la forêt d'en face est pour moi la route de la mort. Les piétons y étaient rares. Il n’y avait souvent que des charrettes à quatre roues tirées par des chevaux maigres qui l'animaient. Elles transportaient des "passagers" et leurs "achats" en tout genre, allant de la ville vers le bidonville. Le charretier était perché sur une sorte de siège en bois et les passagers étaient assis derrière sur le plateau, les pieds ballants, avec leurs achats derrière le dos. Parfois les charrettes ne transportaient que des objets lourds avec leur propriétaire assis fièrement à côté du charretier.

Le transport de luxe était ces calèches couvertes avec des places assises, décorées de mille artifices, avec des chevaux peinards et gras. De véritables diligences qui ont fait le charme de cette triste route. Une route cahoteuse où les chevaux ferrés caracolaient en dandinant de la croupe, la queue en l'air, lâchant de temps à autre des jets de crottes qui emplissaient l'air d'une odeur animale.

Ce fut presque tous les jours de ma jeune vie que je voyais , avec une certaine crainte doublée d'un je-ne-sais-quoi de mystérieusement religieux, une longue procession funéraire derrière une charrette transportant un mort vers le cimetière situé près du passage à niveau. J'avais finis par considérer ce bidonville comme maudit tant y aller et circuler relevait de la bravoure.
Il était le repère de tous les commerces illicites, y compris celui de la chair, un centre centrifuge de la débauche et des bagarres à couteaux tirés et où les gros bras et autres souteneurs faisaient régner la terreur.
Pas étonnant donc tous ces morts qui défilaient sur la route à longueur d'année , et ces maladies transmissibles encore inconnues et qui faisaient des ravages .

Ce matin là , un énième cortège pédestre composés d'hommes et rythmé d'une psalmodie à pleins poumons : "Il n'y a de Dieu que Dieu, Mahomet est son prophète ! " répétée à l'infini jusqu'à la tombe, déjà creusée, qui attend son locataire.

Ma frêle petite âme s'était déjà , assez tôt, accommodée de son futur sort à force de voir défiler les partants vers une destination que je m'employais souvent à imaginer en me basant sur la bonne foi de mes instituteurs, imbus de foi jusqu'à effaroucher nos jeunes âmes sensibles. Un sillon taciturne de fatalisme, de relativisme, de foi insidieuse et prégnante, se creusait de lui-même dans ma personnalité en friche.

Lorsque c'était l'heure de la prière, on ne manquait pas de faire une halte à la mosquée se trouvant près du cimetière, pour y célébrer la prière spéciale du mort. Ce dernier était placé dans un catafalque derrière l'imam, celui qui dirige le culte, bien en vue pour que les prieurs sachent qu'on va l'honorer à la fin de la prière du moment.

L'imam annonçait l'objet de la prière spéciale en indiquant le sexe du mort : "funérailles d'un homme" ou "funérailles d'une femme", c'est tout. Pas de nom ni titre car il n'emportera rien avec lui , comme dirait mon instituteur, sauf ses actions bonnes ou mauvaises.

Le lendemain c'était au tour des femmes endeuillées, car interdites de participer à la première procession et d'assister en direct à la mise en terre, de faire à pied la procession, sur la même route et vers le cimetière, avec des cris de douleur déchirants, qu'on entendait à un kilomètre à la ronde, les chevelures au vent, tiraillées à l'envie, les visages griffés, les pieds parfois nus, des évanouissements en cours de route, et de l'eau offerte par les voisins de la route maudite .

Je me rappelle un cocher de calèche unique en son genre : Il était à la fois cocher, chevalier émérite de la fantasia et unique pompier de la ville ! Il habitait au bidonville. Il était tellement adulé par tous et toutes que le jour de sa mort, sa procession funéraire, sur la route qu'il avait arpentée en tant que cocher toute sa vie, fut la plus longue, la plus criarde en psalmodies et la plus déchirante en pleurs de la gent féminine. Il était aussi un véritable Casanova, c'était donc conséquent.

La route de la mort était aussi la route des litiges et des chamailleries incessantes, car le commissariat de police se trouvait juste à côté de notre demeure. Des groupes accroupis en plein palabre de réconciliation, des rixes à répétition pour un mot mal placé, des pleurs de personnes se jugeant innocentes, des injures et des cris de revanche animaient constamment le devant du commissariat. Tout ce brouhaha en mal de justice emplissait les lieux d'une complainte sinistre dont l'amplitude chutait brusquement lorsqu'une charrette passait devant le commissariat suivie d'une procession psalmodiante. L'évocation soudaine de la mort qui passe avec son cortège adoucissait les mœurs des protagonistes l'espace d'un bref instant.

Elle était aussi la route de l'espoir et de l'invocation divine, car à chaque fois qu'il ne pleuvait pas assez, on organisait un cortège pour invoquer la puissance divine pour arroser l'homme, la bête et la terre. Le choix tombait toujours sur notre satanée route pour un tel cérémonial. Alors, il était moins pénible cette fois d'entendre la procession répéter à tue-tête : "Votre grâce, votre grâce ô Dieu !" "De l'averse, de l'averse, ô Dieu !"

Cette route a failli aussi emporter un de mes meilleurs amis qui y fut fauché par une jeep roulant à vive allure, alors qu'il la traversait à bicyclette avec le fils de sa sœur. Le choc l'avait propulsé en vol plané vers l'autre bord, et le garçon avait atterri sur lui. Il s'en était sorti grâce à du sérum de cheval .


Dans l'ambiance morbide de cette procession matinale je me suis mis à préparer ma valise en perspective de reprendre mes études au lycée situé à 60 kilomètres de chez moi et où j’étais interne. Ma mère allait et venait devant la maison tout à son habitude lors de chacun de mes départs Elle me couvait trop ma mère et était prompte à verser un flot de larmes à la moindre occasion émotionnelle.

Après de brefs embrassements, pour échapper à cette tristesse ambiante, je prenais la direction de l'unique car, un vieux tacot, dont j'entendais déjà les ronronnements, en traversant la forêt.


Mais c'était échapper à une tristesse pour tomber dans une autre. A chaque fois que j'empreinte ce chemin, des souvenirs d'enfance surgissent. Souvenirs qui deviendront plus lancinants au fur et à mesure que ma santé déclinera.

Un détour par ces souvenirs vous fera certainement mesurer l'ampleur du sombrage de mon âme face à la maladie et ma désorientation psychologique totale après un bon départ, un bon élan de vitalité de jeunesse qui me vouait à des lendemains sportifs enchanteurs .
Je vous prends la main pour une brève visite guidée, un peu en désordre par manque de clarté des souvenirs, dans mon petit royaume forestier, afin de vous permettre de mieux évaluer ma souffrance morale future. Si cela vient à vous ennuyer, il vous aura quand même donné l'occasion de vous pencher indirectement sur votre propre enfance. L'homme a toujours un enfant qui dort en lui.
abdel
 
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